Les faibles et les forts, de Judith Perrignon

les faibles« Il a l’air d’un roi, le fleuve. Il est là depuis toujours, rouge à force de creuser l’argile, rivière Rouge, c’est son nom. La nuit, il brille. Le jour, il est plat comme le verre et ne reflète que le ciel, les nuages et les arbres. Il semble ne pas nous voir. Nous sommes une quinzaine, nous venons ici presque chaque jour depuis deux semaines tant la chaleur semble vouloir nous punir, mais il passe, indifférent à nos enfants qui s’élancent, à leurs mères qui disent, Attention au courant, et aux vieilles, comme moi, qui se retranchent à l’ombre sur leurs sièges pliants. Rien ne trouble le fleuve. Il connaît son sort, il descend l’Amérique et s’en va se noyer dans le Mississippi puis dans la mer. Il est tout petit là-bas dans la mer, mais si grand devant nous. J’ai peur de lui. J’ai l’impression qu’il rit, qu’il rit du pont un peu plus loin qui rouille en ayant cru l’enjamber, qu’il rit de nous aussi, de nos mains et nos pieds incapables de nager, de nos sueurs froides quand passe la police, j’ai l’impression que nous sommes comme les feuilles mortes qui dans quelques mois se détacheront des arbres, poussières dans l’eau. »

4 pensées sur “Les faibles et les forts, de Judith Perrignon”

  1. Un drame qui plonge ses racines dans la ségrégation raciale aux Etats-Unis.
    Sujet grave, mais la façon dont il est traité ne m’a pas convaincue… Heureusement que c’était un petit livre sinon je ne suis pas certaine que je l’aurais terminé.

    1. j’ai beaucoup aimé ce livre. J’aime ces récits de chacun, l’angoisse perpétuelle à la vue d’un policier, les sentiments chaleureux de la famille
      ségrégation raciale oui, mais qui me fait penser aux problèmes de nos cités, les difficultés de vie, les rixes entre bandes rivales.
      Le drame si bien décrit : – » J’ai souvenir des larmes de maman qui coulaient toutes seules au-dessus de l’évier, de sa main qui grattait les casseroles comme si, sous le noir des graisses trop cuites , un retour en arrière était possible  »
      Petit livre qui secoue !

  2. C’est vrai qu’on peut se demander, comme Nathalie, si c’est la meilleure façon de traiter la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Pour ma part, j’ai aimé le mélange de la légéreté et de l’insouciance de la jeunesse, et de la peur et de l’angoisse de la vieillesse par cette alternance de perspectives entre les différents personnages. J’ai trouvé que ce « fait divers » de la noyage en disait finalement beaucoup plus que n’importe quel discours bien léché sur la ségrégation. De plus, c’est agréable à lire. Par contre, je n’aime pas trop le titre, un peu manichéen.
    « Tes frères et soeurs ont envie de rire, Marcus. Ils ont eu peur tout à l’heure quand la police est venue, Jonah s’est agrippé à ma blouse, Deborah s’est cachée entre mes jambes comme si elle voulait rentrer dans mon ventre. Ils voudraient bien l’histoire de Shine maintenant, elle a été inventée pour ça, pour rire quand on a envie de pleurer. Elle vient de loin. Comme vous, je la réclamais à mon grand-père quand ses silences étaient trop longs, il criait, Sauve-moi, sauve-moi, Shine, et il riait tant qu’il n’articulait plus, alors Howard et moi on finissait, on la connaissait par coeur cette histoire, c’était comme une chanson et je vous l’ai chantée, bien des fois. Mais je sais maintenant qu’il ne rigolait pas vraiment, mon grand-père, je sais comment c’est dans le corps d’un vieux, le sien, le mien aujourd’hui, c’est un paysage de fin d’automne, il ne rigolait pas, il expulsait pour éviter que certaines choses descendent trop loin au fond de lui et le fassent tomber. »

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